Changer le paradigme d’analyse de l’offre illicite et du trafic de drogues en France
Étude de cas
Située en dehors de la France métropolitaine tout en faisant pleinement partie de son cadre juridique, la Guyane française constitue un point de transit essentiel pour la cocaïne acheminée d'Amérique du Sud vers la France.

La frontière entre la Guyane française et le Suriname s’étend sur près de 600 kilomètres le long du fleuve Maroni : c’est l’une des frontières les moins surveillées au monde. Aux points de passage clés tels que Saint-Laurent-du-Maroni (Guyane française) et Albina (Suriname), le fleuve fait moins d’un kilomètre de large, et un petit bateau peut effectuer la traversée en environ cinq minutes, ce qui permet des centaines de passages par jour. La combinaison d’une frontière longue et boisée et de courtes distances à franchir rend tout contrôle réel extrêmement difficile, ce qui permet une circulation constante de personnes et de marchandises (y compris de cocaïne) entre le Suriname et la Guyane française.
Saint-Laurent-du-Maroni est situé sur le fleuve Maroni, à la frontière avec le Suriname, où des centaines de bateaux non immatriculés circulent quotidiennement sans grand contrôle, constituant un flux constant de personnes et de marchandises. Au sein de ce trafic, de petites quantités de cocaïne circulent discrètement selon ce que les autorités qualifient de « tactique de fourmis » : de nombreuses personnes transportent de petites quantités de cocaïne qui se fondent dans la circulation quotidienne sur le fleuve.

La ville est devenue le principal point d’entrée de la cocaïne en provenance du Suriname et une plaque tournante préparatoire où la drogue est stockée avant d’être acheminée vers la capitale, Cayenne, puis vers l’Europe. Le niveau élevé de pauvreté et le manque de perspectives économiques font des jeunes de la région des proies faciles pour le recrutement par des petits réseaux de quartier ; ils commencent souvent comme coursiers ou « mules ». Conjuguées à une croissance démographique rapide et à un sous-investissement, ces conditions alimentent une montée de la violence et renforcent le rôle central de la ville dans le commerce de cocaïne régional.

La vie quotidienne le long du fleuve Maroni mêle activités routinières et activités illicites. Tout au long de la journée, de petites embarcations transportent des provisions, des familles, des matériaux de construction et des travailleurs — des allées et venues si courantes qu’elles ne font pas l’objet d’une attention particulière. La cocaïne est transportée au sein de ce flux, dissimulée parmi les passagers et les marchandises ordinaires. Le fleuve sert à la fois de voie de transport, de marché et d’espace social, et cette activité constante et banalisée permet au trafic de rester largement invisible.

Sur les deux rives du Maroni, le trafic s'appuie sur des réseaux familiaux solides et des relations transfrontalières existantes de longue date. À Saint-Laurent-du-Maroni et à Albina, les réseaux sont souvent des groupes informels plutôt que des organisations criminelles ; il s’agit de prolongements des structures de voisinage et de parenté, où proches et connaissances endossent divers rôles, allant des acheteurs au Suriname aux transporteurs fluviaux, en passant par les petits coordinateurs en Guyane française. Ces liens sociaux qui se recoupent favorisent la confiance et la flexibilité, permettant ainsi de fréquents petits envois. Plutôt que de séparer les acteurs, le fleuve les relie.